Il a de très belles vaches, tachées de blanc et de roux. J’adore les regarder brouter l’herbe verte.
Mon voisin a aussi quelques hectares de vigne très bien exposés sur les coteaux de l’Ardèche, juste au dessus du Rhône face à Saint-Vallier dans la Drôme. Des vignes qui donnent un très bon vin de St Joseph.
Sa propriété et la mienne se trouvent sur la commune de Sarras. Ce sont deux petits hameaux. Labbé, le sien a toujours été habité. Le mien a été déserté pendant près d’un siècle. Si vous passez par Sarras vous trouverez son nom indiqué sur les panneaux de la commune: Goudivet Quand j’ai découvert ces ruines il y a déjà dix ans, j’en suis tombé immédiatement amoureux. On devinait quelques toits, quelques murs, des pierres envahies par les ronces.
Des ronces, des ronces, tellement hautes qu’elles cachaient les restes de la maison. Dans la cour intérieure, ces ronces cachaient même le soleil.
A quatre mains, celles de la femme de ma vie et les miennes, nous avons pendant plus d’une année, coupé, taillé, arraché, et brûlé .
Et pendant ce temps,du haut de sa terre, Mon voisin, me regardait reconstruire
Il me regardait, mais il ne m’aimait pas. Je le sentais.
Au début des travaux, le chemin d’accès n’était pas empierré et j’avais de grosses difficultés à m’ approvisionner en matériaux de construction.
Il existait bien un droit de passage qui traversait l’un de ses prés mais il me l’avait toujours refusé.
Mon voisin me regardait souvent quand je bricolais, mais je le voyais bien, il ne m’aimait pas, il ne me parlait pas.
J’étais sans doute le «vilatou », celui qui venait de la ville pour lui manger son pain, pour lui polluer son air.
Les années passaient et il ne m’aimait toujours pas.
Un matin, je me rappelle: il faisait très, très beau ce matin là, je suis monté en haut de mon pré pour débroussailler .
A midi, j’avais bien avancé mon travail. Il me restait à nettoyer un petit bout de terrain, aux limites de la terre de mon voisin. Assourdit par le bruit du moteur de la débroussailleuse, je n’ai rien entendu, je ne l’ai pas vu venir. Mais il était là, tout près de moi, à deux pas, il me regardait sans rien dire .
Mon voisin me regardait, son éternelle casquette vissée sur la tête.
Nos regards se sont croisés. Le temps s’est arrêté. nous restions là figés par la surprise. J’ai coupé le moteur de ma machine et le silence s’est installé.
Et d’un seul coup, sa bouche s’est ouverte, un son est sorti, j’ai cru a un miracle, un miracle: il avait parlé, il parlait, mon voisin parlait.
Ce n’était pas un rêve, c’était lui, bien lui et il me parlait.
Il a dit -vous avez une belle machine, elle fait du bon boulot
et puis Il a ajouté que j’avais reconstruit une belle maison, qu’elle était refaite comme autrefois, que j’avais respecté le travail des anciens.
Il m’a même affirmé que c’était la plus belle des environs. Abasourdi, je l’entendit s’ engager à détruire et dégager les ronces de son pré parce qu’elles cachaient les murs de notre maison.
Il avait emporté avec lui son casse croûte. J’avais le mien. Nous avons partagé un bout de pain. J’ai bu de son vin. Nous avons encore parlé, parlé, de tout et de rien. Nous avons oublié notre travail et parlé jusqu’à la nuit.
Ma femme inquiète est venue me chercher en haut du pré pour le souper.
Mon voisin a tenu sa promesse. Le dimanche suivant, il a passé toute la journée à débroussailler son pré. Le soir, de loin, on voyait la façade de la maison.
Depuis ce jour là, mon voisin est devenu mon ami, un ami, un vrai.
Il surveille ma maison quand je ne suis pas là et dès que nous en avons l’occasion, nous parlons, nous parlons de tout et de rien, de la pluie et du beau temps.
Il me donne des conseils pour soigner nos animaux ou nos arbres, des conseils d’anciens qu’il tient de son père et de son grand père. Nous parlons des heures, chez lui où chez moi, dans sa cave où dans ma cave, et on s’ouvre une bonne, très bonne bouteille de vin de Saint Joseph.




